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Tourisme et apprentissages, “Les guides « Patrimoine Environnement Identité »…”

Experice - Centre de Recherche Interuniversitaire Expérience Ressources Culturelles Éducation

PLAN

Longtemps oubliés, les « Hauts » de l’île de La Réunion retrouvent aujourd’hui leur caractère authentique à travers une population qui n’a de cesse de forger son avenir sur son identité culturelle et son potentiel touristique (Jauze, 2011). D’une manière générale, l’architecture originelle des cases créoles avec leurs jardins exotiques, la gastronomie métissée, l’héritage colonial et postcolonial, demeurent des traits singuliers qui marquent les villages des « Hauts ».

Dans ce contexte, les Guides du Patrimoine, Environnement, Identité, appelés guides PEI (guide pays en créole), exercent avec passion un métier qui conjugue à la fois l’histoire des hommes et du milieu naturel de la Réunion. Ils sont devenus des acteurs incontournables du développement touristique local. De fait, ils incarnent des relais vivants entre le terroir et le tourisme à la recherche d’authenticité. Forts de leur professionnalisme, ils donnent l’occasion au visiteur de découvrir les traditions créoles au travers de témoignages vivants, reflets de l’histoire et de la culture réunionnaises. Répartis dans l’ensemble des « Hauts » de l’île, ils possèdent chacun leur spécialité et ils proposent des produits touristiques complémentaires. Ils invitent à l’enseignement et/ou à l’éducation de la richesse du patrimoine architectural, des musiques traditionnelles, des splendeurs des pitons et cirques, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO en août 2010.

Cette situation s’explique parce que l’île de La Réunion offre en raison de sa situation géographique, de sa configuration géomorphologique et de sa particularité climatique, la possibilité de pratiquer dans des conditions optimales une grande diversité d’activités de tourisme de nature tout au long de l’année. Il est, en effet, rare de disposer sur un même territoire d’une telle variété et d’une telle densité d’espaces propres à l’exercice de ces activités. Les Hauts de La Réunion, constitués de hauts remparts, de vallées encaissées, de pitons, de torrents multiples et d’îlets solitaires, représentent une destination incontournable pour la pratique des sports de nature. Cette région accueille ainsi les principaux sommets de l’île, à l’image du Grand Bénare, du col du Taïbit, des Pitons des Neiges ou encore du volcan de la Fournaise. Du fait de ce potentiel exceptionnel, le développement des activités de nature a pris, ces dernières années, une nouvelle dimension pour s’inscrire dans l’univers des loisirs et du tourisme.

Après avoir participé dans les années 1980 au processus de mise en loisirs et en tourisme de La Réunion, nous voulons répondre aux interrogations suivantes : comment se sont développées les activités de loisirs de nature dans les Hauts de La Réunion ? Les guides PEI contribuent-ils aujourd’hui à redessiner les lignes de force du développement durable du tourisme réunionnais ? N’ont-ils pas participé, à leurs façons, au développement de l’île en tissant des relations plus interactives avec l’activité économique, l’éducation à l’environnement et les ressources culturelles dans les Hauts de La Réunion ?

Cadre théorique et méthodologique

La définition des termes

Il est nécessaire de clarifier la définition des termes clés de notre communication, loisirs de nature et tourisme de nature, tant la confusion est fréquente dans les discours. Les loisirs de nature concernent la grande variété d’activités de nature pratiquées par les habitants de l’île durant leur temps libre, sans consommation de nuitée à l’extérieur de leur domicile (pique-nique, escalade, balade, etc.). Le tourisme de nature fait référence quant à lui aux personnes qui quittent leur domicile au minimum une nuit pour découvrir un territoire et/ou exercer leur activité de nature préférée. Il se décline en deux grandes modalités. La première correspond au « nature touriste », c’est-à-dire à la personne qui choisit sa destination par rapport à la pratique d’une activité de nature bien identifiée, dans un espace naturel plus ou moins aménagé ou en participant à une manifestation. La seconde concerne le « touriste de nature butineur » qui privilégie une destination et picore dans l’offre locale de loisirs de nature (camping, découverte de la faune et flore pendant le week-end, randonnée pédestre avec nuitée dans un gîte, etc.) en fonction de ses objectifs et selon les opportunités du moment. Cette définition fonctionne aussi bien pour les touristes extérieurs (non résidents) que pour les touristes locaux qui constituent deux clientèles différentes.

Le champ d’investigation

Nous proposons de cerner la contribution des guides PEI dans le développement des activités de loisirs et de tourisme de nature en matière d’enjeux éducatifs, interculturels et de valorisation pour les Hauts de La Réunion. Notre champ d’investigation concerne donc l’ensemble des acteurs transversaux (Direction régionale de l’environnement (DIREN), Maison de la montagne, le Commissariat à l’aménagement des Hauts (CAH), l’Office national des forêts (ONF), la Chambre de commerce et de l’industrie de La Réunion (CCIR) concernés par les interactions entre guides PEI, tourisme et développement durable sur les différents territoires des Hauts de La Réunion. Il regroupe aussi les acteurs spécifiques liés aux activités de tourisme de nature, choisis car conformes à notre définition. Ils apparaissent comme les plus représentatifs dans les Hauts de l’île en termes de marché porteur. Il s’agit des associations et des marchands de sports de nature, des activités patrimoniales, gastronomiques et culturelles.

La méthodologie

Nous avons opté pour une approche qualitative. Il s’agit d’une exploitation secondaire des données de l’étude de Bessy et Naria (2003), à partir d’une sous-population « guide PEI » inscrivant son activité dans les Hauts de La Réunion.

En premier lieu, notre démarche s’appuie sur la passation de guides d’entretien et sur une observation participante des structures. Dans cette optique, nous avons construit deux guides d’entretiens, de type semi-directif :

  • un guide d’entretien « acteurs transversaux » dont l’objectif était de sonder les représentations des différents acteurs politiques, institutionnels, économiques et sportifs sur le rôle des guides PEI dans la construction des territoires touristiques des Hauts à La Réunion ;
  • un guide d’entretien « acteurs Guide PEI » dont l’objectif était de recueillir des données sur leurs offres et leurs façons d’envisager la relation tourisme de nature-développement durable.

Respectant notre option qualitative, nous avons interviewé six guides PEI les plus représentatifs de l’offre dans les Hauts de La Réunion. Le choix de ces guides s’est effectué dans le souci de rencontrer les différents types d’offreurs mais aussi d’équilibrer le recueil de données sur l’ensemble des microrégions de l’île. Notre échantillon comprend au final vingt personnes dont quatorze acteurs transversaux. Ces derniers regroupent des élus ou personnels administratifs qui ont une responsabilité globale en matière de tourisme et de développement durable. Ils ont été choisis en fonction de leur représentativité politique, institutionnelle, associative et économique sur le territoire des Hauts de La Réunion.

Les guides PEI, acteurs de la promotion patrimoniale et identitaire

L’histoire des loisirs et du tourisme de nature semble débuter dans les Hauts de La Réunion vers le xviiie siècle. Ainsi à Cilaos, lors d’une expédition scientifique, le naturaliste Bory de Saint-Vincent note l’existence de sources thermales (Jean-Baptiste, 1962). C’est ainsi qu’en 1826, l’administrateur Betting de Lancastel s’enquiert des possibilités d’exploitation des thermes. Dans les années qui suivent, les premiers baigneurs apparaissent dans le cirque. Dans le même temps, à Salazie, des thermes sont également découvertes à Hell-Bourg en 1830. Ces découvertes impulsent les prémices du développement de la fréquentation touristique. D’ailleurs, dès 1850, l’hôtel des Salazes est le premier établissement d’accueil à être construit dans le cirque. Ces eaux thermales deviennent alors une motivation pour quelques personnes qui souhaitent s’établir dans ces cirques, associées au « changement d’air » dans les parties hautes de l’île. Des notables qui fréquentent les cirques s’exercent alors à des marches pédestres et à des missions d’exploration des sites les plus retirés. On peut soutenir avec Defos Du Rau (1956) que l’existence des sources thermales de Cilaos et de Salazie était connue des Noirs « Marrons » réfugiés dans le cirque avant cette période. Ces premiers esclaves, se rebellant contre le pouvoir colonial, s’étaient donc enfuis dans les montagnes. À l’échelle de La Réunion, d’après A.-J. Benoît (1996), les loisirs et le tourisme sportif de nature se résumaient à cette période à la pratique de la randonnée pédestre. Il s’agissait de marches de découverte des espèces endémiques de la faune et de la flore réunionnaises, réservées à la haute société coloniale. Cette forme de développement scientifique et fugitive va dominer jusqu’à la fin de la période coloniale. Le rôle scientifique que propose cet espace, plus particulièrement les cirques de Cilaos et de Mafate, est mis en lumière par la curiosité botanique que suscitent les espèces végétales présentes. C’est à cette période qu’apparaissent les premières entreprises de valorisation des connaissances par les scientifiques dans les Hauts de La Réunion.

À partir de 1946, les effets de la départementalisation mise en place concernent d’abord le développement sanitaire et social. De fait, les loisirs de nature sont alors peu concernés (Naria, 2008). Jusqu’à la fin des années 1970, le tourisme de nature dans les Hauts de La Réunion ne connaît que de simples balbutiements tant sa pratique demeure confidentielle. Étant peu accessible, Salazie connaît des difficultés pour son développement. Cilaos va connaître des progrès dans le domaine des loisirs de nature grâce à la volonté politique d’un dénommé Accot, qui était alors conseiller municipal pour la commune de Saint-Louis (Fung, 1990). À partir de là, c’est la course à l’équipement : on assiste à la transformation du noyau qui regroupe déjà les principales structures de proximité et quelques monuments tels que l’église et le Grand Hôtel. Autour de ce noyau qui devient le quartier central vient se greffer une zone périphérique. Elle concentre les premières associations de loisirs et de tourisme de nature ainsi que les restaurants et les boutiques artisanales. À la fin de la décennie 1980, avec l’influence du thermalisme et du tourisme, on assiste à la mise en place d’équipements commerciaux et de loisirs, à l’image d’un office du tourisme et des loisirs dans le quartier central (Commune de Cilaos, 1989).

Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que le tourisme se développe et va permettre le progrès de ses îlets. Les Hauts de La Réunion sont alors valorisés grâce à l’action du Commissariat à l’Aménagement des Hauts (CAH), de l’Association pour la promotion du milieu rural (APR) et de l’Office national des eaux et forêts (ONF) pour mettre en œuvre le plan d’aménagement des Hauts à partir de 1981. De fait, ce dernier veut assurer un contexte favorable à l’activité touristique. Dans cet esprit, de nouveaux services sont encouragés, portés par les institutions liées à la mise en valeur des sites. Ce sont les prémisses des conférenciers et des accompagnateurs sur la valorisation territoriale des Hauts qui se mettent en place. Ils ont pour mission de favoriser la découverte de produits touristiques à thèmes avec l’animation de l’écomusée de Salazie à partir des produits du terroir à Cilaos. En d’autres termes, on note une première génération de « guides » qui met en lumière la découverte des attraits des cirques, des montagnes, des bourgs à moyenne altitude pour les touristes étrangers et métropolitains.

Avec les années 1980 s’ouvre une nouvelle période où les activités de sports de nature commencent à jouer un rôle dans la « mise en loisirs et en tourisme » dans les Hauts (Bessy, Naria, 2003). D’autre part, la Compagnie des guides bénéficie du soutien d’Accot dans le développement des loisirs et du tourisme sportif de nature. Il poursuit le développement du cirque, en contribuant à une image dynamique du village, dont les loisirs et le tourisme sportif de nature, en liaison avec le secteur de l’artisanat, ont été les ambassadeurs choisis (Fung, 2000). La création de la Maison de la montagne à Cilaos en 1987 est révélatrice de la politique ambitieuse du Conseil général et de la commune. Cette structure est alors rattachée au Comité départemental du tourisme (CDT), créé en 1986, par le département de La Réunion qui souhaite aussi se positionner sur le créneau du tourisme, en investissant Cilaos, plus largement le territoire des Hauts, laissé plus ou moins à l’abandon. La réalisation en 1988 d’un jumelage entre les communes de Cilaos et de Chamonix et la création la même année de la première course de montagne réunionnaise (le cross du Piton des Neiges) symbolisent cette volonté politique. Dans cet esprit, il s’agit de développer par le biais de la randonnée et de la course à pied, les loisirs et le tourisme de montagne, pour les Cilaosiens, les Réunionnais mais aussi pour les touristes extérieurs. L’apparition à la fin de cette période de nouvelles activités comme le canoë-kayak, le vol libre, l’escalade, le VTT et le canyoning, grâce essentiellement à l’expertise de métropolitains, contribue à développer les territoires des Hauts. Ces derniers deviennent l’espace support des activités de loisirs et de tourisme de nature, secteur dynamique combinant des retombées économiques et de l’utilité sociale, contribuant à leur développement local.

À partir des années 1990, les Hauts regroupent une compagnie de guides « PEI » (Patrimoine, Environnement, Identité), qui permet la découverte de la nature, du patrimoine tout en présentant les typicités de l’histoire du marronnage. L’Association pour la promotion en milieu rural (APR) a formé en 1996 une première promotion de guides locaux avec le concours de plusieurs acteurs tels la Maison de la montagne, l’ONF, le CAH ou encore l’écomusée de Salazie (Pignon, 2003). En effet, la structure du cirque assure la formation du point de vue des aspects patrimoniaux et des outils de la médiation culturelle et environnementale à acquérir.

Aujourd’hui, les quatre promotions de guides se répartissent en réseau, en offrant une couverture de toutes les micro-régions de l’île. Chaque guide doit montrer une solide connaissance à l’échelle du territoire qu’il a investi. Il doit élaborer ses propres produits touristiques en fonction de ses affinités et des ressources culturelles et identitaires de son territoire. Il possède en grande majorité le statut de travailleur indépendant, rares étant ceux qui ont le statut de micro-entrepreneur. Enfin, ces guides se distinguent par une pluriactivité, vitale en milieu rural : gîtes, tables d’hôtes, activités artistiques.

À Cilaos, les guides PEI peuvent expliquer l’histoire par le biais de La Maison du peuplement des Hauts, appelée encore Far Far Listoir domoun Léo. Il s’agit d’un des premiers écomusées dans les Hauts qui met en scène le peuplement du cirque. À Salazie, l’écomusée assure également une mise en valeur du patrimoine culturel des créoles des Hauts de La Réunion afin de valoriser leurs spécificités culturelles (Pignon, 2003).

Patrick Manoro déclare qu’« il est porteur sur le territoire de Salazie de mettre en place de nouveaux produits touristiques en combinant balades et valorisation d’un patrimoine culturel souvent oral pour les guides PEI » [1]. À travers son itinéraire, on peut analyser les enjeux de la mise en place du dispositif des guides PEI. Il relate ainsi son expérience dans la Lettre des Hauts no 5 du CAH :

[…] Natif d’Hell-Bourg, sorti de l’école très tôt et de son propre aveu, avec un niveau peu élevé, il s’est retrouvé un temps serveur-barman à Saint-Denis, avant de réintégrer sa commune natale pour s’y livrer à l’activité de guide PEI. Dans l’intervalle, il a repris avec courage le chemin de l’école, en intégrant la formation BAPAAT, conçue et pilotée par l’APR, en partenariat avec la Direction départementale de la Jeunesse et des Sports (financement REGIS II). Entre 1995 et 1996, Patrick Manoro va suivre ainsi 1 500 heures d’une formation innovante sanctionnée par un diplôme de niveau V qu’il va décrocher haut la main. Le plus dur reste à faire pour Patrick Manoro, installé à son compte sur la commune de Salazie, et qui doit maintenant pérenniser son activité touristique. Pour cela, il va jouer à fond la carte de la complémentarité. Guide PEI, c’est certes un métier à part entière mais qui ne suffit pas à lui tout seul à nourrir son homme. Parallèlement donc au guidage (seul ou en sous-traitance avec des agences de voyage, le CTR, la Maison de la montagne…) qui représente 50 % de son chiffre d’affaire, il se lance dans diverses autres activités liées à l’animation, la musique et l’artisanat. Cette pluriactivité touristique lui a permis de s’intégrer notablement dans la vie économique et associative de son terroir. Les balades qu’il organise sont en effet l’occasion pour nombre d’artisans et d’agriculteurs de dégager un petit revenu complémentaire. Il est par ailleurs un membre actif de différentes associations locales et préside depuis deux mois l’association des guides PEI de La Réunion. Des activités qui pour le guide PEI de Salazie sont des jalons importants dans une meilleure connaissance de son métier et de son terroir…

De fait, les guides PEI représentent une spécialité réunionnaise, uniquement réservée aux natifs de l’île. Ils font découvrir la faune, la flore, les traditions, le terroir, le patrimoine et l’histoire des Marrons. Ils donnent l’occasion au visiteur de découvrir les traditions créoles au travers de témoignages vivants, reflets de l’histoire et de la culture des Hauts.

Dans le même temps, les pouvoirs publics s’approprient progressivement ce secteur en raison de l’augmentation de la population réunionnaise et des touristes s’adonnant à ces loisirs dans les Hauts de La Réunion. Cette période est marquée par des aménagements réalisés en matière d’espaces sportifs. Ce dernier s’équipe grâce au rôle majeur joué par la Maison de la montagne, l’ONF et le pouvoir sportif. Les infrastructures de randonnées pédestres dominent alors l’offre de tourisme sportif de nature des Hauts de La Réunion. L’ouverture des sites de promenades et de sentiers de grande randonnée s’est poursuivie (de 700 à 1 000 km), ainsi que la réfection et la diversification des gîtes de montagne. Le GR R1, Tour du Piton des Neiges, parcoure les trois cirques, tandis que le GR R2 traverse l’île de part en part.

D’autre part, nés à la fin des années 1990, les Pays d’Accueil assurent un rôle essentiel dans la diffusion culturelle du patrimoine des Hauts de La Réunion. Cette structure essaie d’établir une implication dans la dynamique touristique en la structurant par rapport à des thématiques patrimoniales. À ce sujet, elle organise des journées « Accueil Nature » ou des « rallyes touristiques », avec le concours des guides PEI, dans le but de stimuler l’esprit de compétition et l’esprit d’équipe, tout en offrant une approche originale et enrichissante à Cilaos, à Salazie ou à la Plaine des Palmistes. Les décideurs et les guides PEI associent la découverte visuelle, le jeu, la compétition, la dimension culturelle et l’humour afin de faire connaître les différents prestataires en éduquant au respect de l’environnement.

Dans ce concert, la Maison de la montagne a continué à jouer un rôle de leader dans le développement de ces activités, en termes d’aménagement et de communication. À titre d’exemple, on peut indiquer que les sites sont complétés en 1993 par l’ouverture de petits sentiers d’interprétation qui s’inscrivent aujourd’hui dans le Plan départemental d’itinéraires, de promenades et de randonnées (PDIPR), initié en 1999 par le Conseil général avec l’aide de l’ONF et de la Maison de la montagne. Ainsi, certains guides PEI ont été associés aux réflexions de développement des sentiers d’interprétation et de randonnée pédestre. À titre d’exemple, on peut citer celui d’Ilet à Cordes, avec différents thèmes dont l’épierrage, les cases traditionnelles ou encore la forêt de Tapcal. Leurs investissements dans l’amélioration des sites et itinéraires de pratique, dans des opérations de communication, telles que « Rando Métisse » ou encore « Village Créole », montrent bien l’intérêt qu’ils accordent aux loisirs de nature dans la valorisation du patrimoine. Ces manifestations valorisent l’identité des territoires locaux à travers la vie des villages, les randonnées pédestres et la dégustation de la cuisine traditionnelle créole (Tibère et Poulain, 2006).

En résumé, les conditions culturelles, économiques et politiques locales se combinent pour créer un contexte favorable au développement des guides PEI dans les Hauts et permettre ainsi la mise en valeur de la richesse du patrimoine culturel. Le processus de territorialisation de La Réunion par les activités de tourisme de nature est le résultat de multiples synergies entre les différents acteurs concernés (cf. tableau 1) qui, chacun dans son registre et dans sa logique, a favorisé le développement de ces activités.

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Tableau 1 : Les caractéristiques des guides PEI
(Source : Pignon, 2003 ; Maison de la montagne, 2006)

Les guides PEI au cœur d’enjeux interculturels, territoriaux et éducatifs

À l’interface des loisirs et du tourisme, les guides PEI contribuent à la représentation des enjeux interculturels et territoriaux des pratiques de nature, plus particulièrement pour les Hauts. Ils participent aussi à leurs manières à alimenter un impact éducatif auprès des adeptes de ces activités.

Les enjeux interculturels

Les guides PEI jouent un rôle dans l’équilibre socioculturel de l’île car ils sont à la fois fédérateurs pour les acteurs locaux, rassembleurs de la population et constructeurs de l’identité collective réunionnaise.

Des guides PEI fédérateurs

Les guides PEI fédèrent les énergies et les personnes impliquées au sein d’un territoire parce qu’ils obligent les différents acteurs de l’offre (financeurs, producteurs, distributeurs, promoteurs, hébergeurs, etc.) à travailler en synergie afin de proposer des prestations de qualité pour les pratiques de loisir et de tourisme de nature. Ils créent une véritable dynamique partenariale et sociale autour d’une branche d’activités. Les exemples de la randonnée pédestre (Bessy et Naria, 2004a) ou de la fête de la Montagne à Cilaos sont de ce point de vue très parlants.

Des guides PEI rassembleurs

Ils ont contribué au développement des pratiques de loisirs et de tourisme de nature dans la société réunionnaise. Ils ont participé à rassembler aujourd’hui des personnes d’horizons variés grâce au double effet d’un processus de diversification de l’offre et d’une évolution des représentations sociales associées à ces pratiques. Ils permettent ainsi à des gens qui n’ont pas l’habitude de se côtoyer de tisser des relations. Ils favorisent des échanges entre hommes et femmes, entre différentes générations, entre créoles et métropolitains, entre gens des « Hauts » et gens des « Bas » et entre différents groupes sociaux. Supports de brassage culturel et de cohésion sociale, les guides PEI jouent un rôle particulier dans la vie réunionnaise.

Des guides PEI constructeurs d’identité

La population réunionnaise est confrontée, dans sa quête d’identité, au problème de la double appartenance entre les normes issues de la tradition créole et celles de la modernité occidentale. Les guides PEI jouent dans ce contexte un rôle culturel non négligeable. En effet, nos investigations révèlent que ces derniers participent au processus de construction identitaire, en véhiculant, dans leur diversité, des valeurs plurielles dans lesquelles se retrouvent les différents groupes sociaux de l’île.

Les loisirs de nature en favorisant la découverte du patrimoine (randonnée pédestre, pique-nique, camping, etc.) sont très prisés par les créoles d’un certain âge (plus de 35 ans) qui viennent y partager une culture de l’effort ou s’y ressourcer, s’appropriant de manière active et fusionnelle leur territoire.

Les activités de camping ou les découvertes avec les guides PEI sont très majoritairement pratiquées par la population métropolitaine résidente ou touristique à cause du coût des prestations. Cependant, ces activités se « créolisent » de plus en plus et participent ainsi pour certaines catégories au processus de construction identitaire. La jeune génération et les créoles « aisés » sont principalement attirés par les sensations que procure l’immersion dans les espaces naturels. Cette frange de la population locale s’identifie donc aux modèles occidentaux qui privilégient des imaginaires ludiques et extrêmes. Une meilleure sensibilisation à ces activités par les guides PEI, par les acteurs du milieu scolaire et associatif explique aussi cette adhésion.

Parce qu’ils génèrent des rapports originaux à soi-même et aux autres, mais aussi à l’espace et au temps, les guides PEI peuvent être considérés comme des vecteurs positifs sur le plan interculturel.

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Figure 1. Le rôle des guides PEI dans les enjeux interculturels du tourisme de nature (Source : Bessy et Naria, 2003)

Les enjeux territoriaux

Les territoires sont aujourd’hui de plus en plus façonnés par les pratiques sociales au sens large, dont les pratiques de nature. L’originalité du territoire réunionnais, visible à travers la grande richesse de son patrimoine naturel, sa vulnérabilité écologique et ses déséquilibres spatiaux (Bessy et Naria, 2004a), impose aux différents acteurs concernés de prendre conscience du rôle que peuvent jouer les guides PEI en matière de protection et de valorisation de l’environnement, mais aussi de structuration de l’île ou encore de construction d’une image touristique forte.

L’éducation à l’environnement

Il est évident que la préservation de la nature n’a pas besoin des guides PEI, sources le plus souvent de perturbations dans le milieu. Mais, en même temps, la nature est largement investie par une population en mal d’authenticité, de détente et d’extrême. La fréquentation des espaces naturels est devenue aujourd’hui un phénomène de société. Se pose donc le problème de la régulation des flux afin d’éviter toute dégradation. Dans ce contexte, comment les guides PEI contribuent-ils à la protection et à la mise en valeur du patrimoine ?

Ils choisissent des lieux et des aménagements (sentiers, pistes, voies, aires de décollage et d’atterrissage, gîtes, kiosques, parking, etc.) qui délimitent des espaces de pratique, d’hébergement et de stationnement. Ils évitent ainsi les usages anarchiques du milieu naturel et permettent aux pratiquants de profiter de la nature sans la dégrader. De même, l’immersion en pleine nature et la recherche d’harmonie avec les éléments que nécessitent ces activités, font prendre conscience de la beauté et de la richesse des lieux. Les guides PEI favorisent dans un premier temps une découverte active et sensible du patrimoine, puis dans un second temps une appropriation et une défense de ce dernier. Ils apparaissent ainsi comme stimulants à la construction d’une écocitoyenneté.

Le rôle de sensibilisation et d’éducation à l’environnement joué par les guides PEI et relayé par les acteurs institutionnels et associatifs locaux (ONF, CAH, Maison de la montagne pour les « Hauts », DIREN pour toute l’île) est de ce point de vue exemplaire. Il est relayé sous de multiples formes par une grande partie des prestataires associatifs et marchands locaux, persuadés du rôle écologique joué par leur pratique. Le nettoyage du site du Maido réalisé régulièrement par l’Association des Tamarins à Saint-Paul dans le cadre des journées de l’environnement en est un bon exemple. Le discours d’un prestataire de randonnée pédestre est aussi très évocateur : « En emmenant les gens dans la nature, on leur apprend à la respecter, à faire en sorte qu’ils soient les premiers à la protéger. Quand ils randonnent, qu’ils voient des espèces endémiques de la faune et de la flore, cela ne peut que leur donner envie de le respecter. »

Le développement tous azimuts d’associations locales visant à préserver la montagne (Mountain Wilderness International) ou encore la forêt (WWF, la Société d’étude ornithologique de La Réunion, la Société réunionnaise pour l’étude et la protection de l’environnement, etc.) s’inscrit également dans cette dynamique de préservation. Il en est de même des manifestations telles que les journées de l’environnement mises sur pied par la DIREN.

La valorisation du patrimoine

Elle est initiée par les guides PEI, qui ont été consultés, dans les instances locales sur le développement des « Hauts » de La Réunion. Qui mieux que ces acteurs de terrain peut évaluer les carences de la valorisation du patrimoine réunionnais ? C’est un travail de tous les instants menés par ces guides afin de faire prendre conscience aux décideurs de la mise en valeur des atouts des territoires des Hauts. Ainsi, ils ont pu émettre leurs opinions sur les choix des aménagements ou encore les politiques d’animation.

De fait, l’intégration plutôt réussie des différents aménagements dans l’environnement, grâce à l’utilisation de matériaux naturels (bois, bardeaux) et à une architecture adaptée, participe de la qualité environnementale des sites réunionnais. De même, le développement des pratiques de nature permet de valoriser des zones naturelles en évitant qu’elles soient détruites ou pillées sous couvert d’intérêts économiques. C’est la voie de « l’écotourisme » qu’emprunte aujourd’hui La Réunion. Enfin, les guides PEI valorisent le patrimoine culturel local, à savoir les cases, les jardins, le folklore, la gastronomie, et sont de plus en plus associés à ces pratiques qui s’organisent en s’hybridant avec la dimension culturelle. Les sentiers d’interprétation, mais aussi les activités propices à la découverte d’une région ou d’un lieu, telles les randonnées pédestre, équestre et à VTT ou encore le canyoning et le parapente, en sont de bons exemples. Le concept de « Village Créole », développé par la Maison de la montagne, a permis aux pratiques de nature de répondre davantage encore à cet enjeu de valorisation des territoires.

La structuration du territoire

La Réunion souffre d’un déséquilibre très marqué entre les « Hauts » et les « Bas » et entre l’Est et l’Ouest de l’île en matière d’aménagements touristiques. Les guides PEI jouent un rôle non négligeable en matière de rééquilibrage puisqu’ils mettent en valeur ces zones au fort potentiel naturel mais délaissées car peu rentables sur le plan de l’économie touristique traditionnelle. Ils assurent une animation territoriale originale pour les cinq micro-régions de l’île. Ils permettent, en effet, par le biais des différents aménagements nécessaires à la pratique (sentiers pédestres, gîtes, tables d’hôtes, etc.), de modifier les flux d’usagers et de dynamiser ainsi ces territoires en créant une branche d’activités économiques comprenant plusieurs prestataires de services (encadrement, animation et location, hébergement, restauration, artisanat, commerces, etc.). Le rôle joué par les guides PEI dans le concept de « villages créoles » est de ce point de vue exemplaire. Dans le cadre des quinze villages créoles, répartis à l’intérieur de l’île, les guides PEI participent à la rencontre des populations, à la valorisation des patrimoines en proposant un développement durable respectueux de l’homme et de l’environnement.

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Figure 2. Les guides PEI au cœur d’enjeux territoriaux du tourisme de nature
(Source : Bessy et Naria, 2003)

Conclusion

Nous avons présenté la valorisation et le développement des ressources du tourisme de nature dans la construction des identités dans les « Hauts » de La Réunion sous l’action conjuguée des guides PEI et des autres décideurs locaux. Enfin, nous avons montré que les guides PEI sont au cœur d’enjeux originaux en matière d’animation territoriale des points de vue interculturels, économiques et environnementaux pour cette région des « Hauts ».

Références bibliographiques

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Notes
[1] Entretien réalisé le 15/06/2003.

Pour citer cet article
Olivier Naria, « Les guides “Patrimoine Environnement Identité” dans la diffusion du tourisme de nature dans les “Hauts” à La Réunion », dans G. Brougère et G. Fabbiano (dir.), Tourisme et apprentissages, Actes du colloque de Villetaneuse (16-17 mai 2011), Villetaneuse, EXPERICE – Université Paris 13, [En ligne], mis en ligne le 02 février 2012. URL : https://experice.univ-paris13.fr/actes-coll01/naria/
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Université Paris 13