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Tourisme et apprentissages, “Écritures familiales…”

Experice - Centre de Recherche Interuniversitaire Expérience Ressources Culturelles Éducation

PLAN

Les pratiques d’écriture occupent souvent une place privilégiée pour le touriste avant, pendant et après le voyage. En amont du séjour lorsque listes et notes sont établies en vue de le préparer ; pendant celui-ci lorsque le touriste se rappelle, par courrier, au bon souvenir d’un sédentaire qui ne fait pas partie du voyage ou lorsqu’il enregistre les aspects quotidiens et remarquables de ses pérégrinations : lieux, activités, rencontres, anecdotes ; enfin, l’écriture prolonge le voyage lorsqu’elle accompagne la photographie dans l’album photographique ou les prospectus conservés au fil des visites, témoins d’une aventure achevée.

Cette contribution présente quelques éléments d’une recherche qualitative sur les écritures familiales à partir des carnets de voyage et journaux de bord tenus à l’occasion de séjours touristiques en famille. Le choix a été fait de s’intéresser aux seuls carnets conservés dans les archives familiales, les récits de voyage des écrivains voyageurs, objets d’études importantes dans le champ du travel writing (Holand et Huggan, 1998 ; Rajotte, 2005), n’étant pas concernés ici.

S’intéresser à la matérialité des objets et des textes – écrits et images réunis selon la définition de la sociologie des textes (Mac Kenzie, 1991) –, aux conditions concrètes de leur fabrication en contexte de tourisme ou non, a permis d’accéder aux projets de leurs auteurs, les parents, ou l’enfant lorsque c’est lui qui en a l’initiative. Les entretiens semi-directifs, de groupe ou individuels réalisés auprès de huit parents et treize enfants, s’appuient sur une méthode originale, celle du document-langage qui consiste à inviter les participants à présenter leurs carnets de voyage puis à décrire et à commenter leurs pratiques.

Outre l’exploration de carnets de voyage sous les formes traditionnelles du codex, l’étude s’est intéressée aux formes contemporaines de ces pratiques d’écriture familiales, nouveaux rotulus qui se déroulent à l’écran, les carnets de voyage électroniques. Le terrain de la toile est exploré selon une approche méthodologique se référant à la cyberethnographie. Les textes postés sur les blogs, leur organisation, les échanges entre auteurs et lecteurs produisent et donnent à observer des pratiques sociales en mouvement dans un non-lieu (Augé, 1992), la toile.

L’ensemble offre une vue sur les formes d’écritures familiales en contexte de tourisme, sur leurs conditions de production et de réception, ainsi que sur les sens que parents et enfants leur accordent.

Dans une première partie, l’article brosse le cadre théorique de l’étude en situant les pratiques d’écriture ordinaires au regard du cadre de l’anthropologie de l’écriture et de l’histoire de la forme scolaire. Dans une seconde partie, il présente les formes que revêtent les productions, les contextes dans lesquels elles sont réalisées ainsi que les projets liés à ces pratiques. Au-delà d’une étude de la matérialité des carnets de voyage et de leur sens pour leurs auteurs, l’objectif est de souligner les apprentissages qui s’y rapportent.

Les pratiques sociales d’écriture

Histoire de l’écrit et de la forme scolaire

Si l’histoire de la pensée est marquée par l’histoire de l’écrit et de ses supports (Goody, 1979), elle est également influencée par l’histoire de l’apprentissage de l’écrit. Avec le développement de la scolarité puis la prédominance de la forme scolaire dans les sociétés urbanisées, l’écriture se généralise. La forme scolaire codifie les savoirs et les pratiques, notamment en valorisant le processus de scripturalisation des activités (Vincent, 1994). Ainsi, les modes d’apprentissage sont soutenus par des pratiques de conservation, de classement, d’organisation des informations inscrites dans la forme scripturale qui convertit « des schèmes pratiques, des compétences culturelles diffuses en un ensemble de savoirs objectivés, cohérents, systématisés » (Lahire, 1993 : 35).

De nombreux travaux montrent que l’histoire de la scolarisation ne se réduit pas à l’histoire de l’alphabétisation (Chervel, 1988 et 1998). Elle est aussi celle de l’histoire de pratiques sociales qui régissent en détail l’espace et le temps, dans l’espace ordinaire. Les approches spécifiques de l’enseignement scolaire marquent les pratiques culturelles. Ceci s’observe d’autant mieux que les disciplines scolaires et les activités qui les accompagnent sont solidement implantées dans l’institution et ont contribué à l’acculturation des générations précédentes. Une partie de la discipline est alors intégrée aux apprentissages sociaux, y compris familiaux. Les études réalisées sur l’exercice de rédaction à l’école primaire en sont une illustration et Marie-France Bishop (2010) montre combien les « écritures de soi » sur les événements personnels, dont les souvenirs de vacances, ont été sollicitées chez les élèves. Cet appel aux souvenirs, se traduit différemment selon les périodes scolaires. Dans un premier temps il s’appuie sur un projet éducatif complet, visant à développer l’attention des enfants pour le monde qui les entoure, à encourager la clarté de l’expression des pensées et des sentiments. Leur âge d’or, entre 1920 et la fin des années 1960, chevauche en partie la période à laquelle le texte libre, initié par le pédagogue Célestin Freinet et largement pratiqué dans les classes, valorise les écrits personnels. Par la suite, ce sont les programmes officiels de l’école de 2002 qui ont fait une place aux productions écrites réflexives s’apparentant aux récits personnels. Or, les approches scolaires influencent les pratiques sociales, elles instaurent en particulier un rapport au temps mesuré et codifié, la rationalisation de l’activité par des pratiques d’écriture qui sont transformées par elle et qui, dans le même temps, les transforment.

Des écritures ordinaires, les écritures parentales

La notion d’écriture « ordinaire » est abordée par Roger Chartier dans son double sens et désigne, dans la sphère privée, « une écriture produite par des gens ordinaires, sans titre ni qualité, et une écriture sans finalité esthétique ni destinataire autre que celui qui écrit et ceux qui lui sont étroitement liés » (Chartier, 2001 : 787). Ces actes scripturaux affirment le souci d’enregistrer « les événements menus ou majeurs qui tissent la trame du quotidien ».

Les écritures parentales occupent une place importante dans le champ des écritures ordinaires. Situées à la frontière des « écritures du moi » et des « écrits pour autrui », ces écritures parentales sont particulièrement mobilisées dans cette situation de « rupture des continuités de la vie » (Bézille, 2010) où l’adulte devient parent. Près de 75 % des parents disent tenir un « journal de naissance » ou « journal de bébé » (Francis et Cadei, 2011). L’écriture du journal relève de cette « enquête au quotidien » (Hess, 1998) et, tandis que ces « bribes d’écritures biographiques » permettent d’être au plus près du présent, elles sont en même temps tournées vers l’avenir puisque l’enfant en est destinataire (Francis, 2006). L’étude de ces albums de naissance et de leurs « écritures encadrées » montre qu’ils valorisent l’image d’une famille relationnelle et que les parents destinent à construire la mémoire familiale, cette mémoire socialement constituée selon Halbwachs (1923).

L’essor des écritures parentales est actuellement important du fait de l’accès par une population croissante d’internautes aux outils technologiques et à la possibilité qui leur est offerte de créer un blog en « quelques clics ». Les blogs « parlent beaucoup d’eux » (Cardon, Jeanne-Perrier, Le Cam et  Pelissier, 2006). C’est pourquoi l’étude des textes, en particulier ceux portant sur l’identité numérique du blogueur – son profil –, ceux faisant allusion à son identité sociale tout comme ceux qui se centrent sur les échanges avec les lecteurs, contribuent à approcher ce que Ricoeur (1985) nomme l’identité narrative et sociale de l’auteur. Dans leur grande majorité les utilisateurs d’Internet valorisent son utilisation pour les échanges interpersonnels et le maintien des liens avec leurs amis et leur famille (Boase, Horrigan, Wellman et Rainie, 2006). Avec le support du blog, les journaux tenus par les parents ne se cantonnent plus à la sphère privée (Francis, 2007 ; Francis et Cadéi, 2011). Ils s’affichent sur la toile et, en fonction du choix de l’auteur, leur accès est libre ou réservé à un réseau familial et amical. Les éléments de la cyberculture et de la cybersocialité fondent aujourd’hui un « cyber-espace » (Valastro, 2002) majoritairement composé d’écritures ordinaires qui, du fait même de leur visée d’extimité, donnent à voir des pratiques familiales et des apprentissages en contexte de tourisme.

Écritures touristiques : formes et transmissions

Carnets et cahiers d’écoliers pour parcours buissonniers

Parmi les formes matérielles des carnets de voyage présentés par les participants de cette étude, on peut en distinguer trois : cahiers et carnets buissonniers, scrapbooks et blogs [1]. Certains auteurs combinent les pratiques et les objets d’écritures, selon les moments et les lieux. Ainsi, sur leurs blogs, les parents font référence au carnet de voyage, tandis que d’autres témoignent de transitions dans leurs pratiques :

Même si depuis que j’ai ouvert mon blog, j’ai un peu délaissé mes albums photo et mes carnets de voyage, j’aime l’idée de rassembler des souvenirs, du billet de métro à la carte d’un restaurant et des impressions écrites de vacances. (Mère, auteur d’un blog)

Les carnets de voyage sont souvent réalisés sur un simple carnet ou un cahier, objet de papier détourné de sa fonction scolaire (Figure 1) parfois même « recyclé » lorsque les auteurs arrachent les quelques pages utilisées à l’école avant de les détourner de leur destinée scolaire. Promis à des parcours buissonniers, le cahier peut aussi être acquis avant le départ ou sur le lieu même de vacances. L’objectif du touriste est d’aborder ce nouvel espace, de s’y immerger par le monde des objets dans une première approche de l’altérité :

J’aime acheter le carnet ou le cahier dans le pays que je visite. Généralement, c’est l’achat du premier jour. On rentre dans une boutique, on cherche un cahier, c’est pas fréquent pour les commerçants de voir des touristes en général, donc c’est encore plus intéressant. Puis on découvre des objets différents de ceux qu’on connaît chez nous […] rien que ça c’est un dépaysement, on sait qu’on est ailleurs. (Mère, Famille A., 2 enfants, garçons)

Dans d’autres cas, l’achat du matériel fait partie des préparatifs du voyage et les mères impliquent les enfants dans cet achat : « j’aime bien leur laisser choisir le cahier qu’on va faire ensemble, je leur donne de l’argent, ils vont choisir, je sais que ça leur plaît ».

Des discussions ont lieu également dans la famille lorsque plusieurs de ses membres tiennent un « carnet de route », les idées sont parfois échangées, en particulier pour définir les besoins et désigner la personne qui se charge des achats :

Avant les vacances, parfois on discute avec ma sœur… pour pas faire la même chose, par exemple pour ce voyage, avant de partir on a réfléchi, moi je voulais dessiner, elle non, donc on voit quel format on prend, du papier dessin ou non. Donc on l’achète avant de partir et après, moi je prends ma trousse avec des crayons, les feutres, les ciseaux, la colle, tout le matériel pour découper ou pour décorer le carnet […]. (Fille, Famille D., 13 ans)

Qu’il soit individuel ou collectif, le carnet de voyage est celui des traces de l’activité touristique. On y trouve collés les nombreux papiers volants qui la ponctuent : tickets d’accès aux lieux visités, en particulier ceux dont les qualités esthétiques induisent qu’ils ne sont pas destinés à être détruits, ou, tout au moins, pas immédiatement ; prospectus de présentation conservés dans leur intégralité ou découpés. De menus objets – végétaux, coquillages – peuvent également y figurer.

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Figure 1. Les cahiers d’écoliers, des carnets de voyage buissonniers

Si la plupart des carnets et cahiers buissonniers retracent un séjour unique dont la durée s’étale sur une à six semaines, quelques-uns présentent sur un même support utilisé sur une période d’une année voire deux, des séjours différents. Dans ce cas, une page de titre différencie chaque partie. Le carnet fait partie de ces objets qui prolongent le voyage (Urbain, 1991) puisqu’au retour, il reste souvent à portée de main pendant quelques semaines : on le complète, on y glisse un prospectus retrouvé, on y colle une photographie. Les enfants le montrent aux grands-parents ou aux amis, ils le présentent parfois à leur maîtresse d’école. On y revient lorsqu’on veut évoquer avec précision ce voyage, le carnet devenant alors le support de l’invitation ou de l’initiation au voyage lorsqu’il permet de conseiller pour un itinéraire et des activités.

Sur la blogosphère : scrapbooks et carnets de voyage électroniques

Examiner les blogs personnels sur la blogosphère relationnelle conduit à distinguer deux productions : les journaux de voyage en ligne et les réalisations d’albums sous forme de scrapbook, parmi lesquels un grand nombre sont des albums de voyage.

Adeptes de ce loisir créatif consistant à mettre en scène les photographies de leurs productions, les auteurs des blogs sur le scrapbook (figures 2 et 3) sont des femmes. Leurs messages font part chronologiquement du projet de voyage, de son déroulement, en présentant les visites, les achats et collectes d’images ou de petits objets, en vue de la réalisation du scrapbook, et enfin de son accomplissement. Les textes des scrapbooks sont composés d’images, d’objets miniatures représentatifs du voyage et de textes courts, souvent sous forme de listes. Goody (1977 : 194) souligne le rôle de ces activités sur l’activité cognitive « cette représentation graphique de la parole, ranger des mots (ou “des choses”) dans une liste, c’est en soi déjà une façon de classer, de définir un “champ sémantique” puisqu’on inclut certains articles et qu’on en exclut d’autres ».

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Figure 2. Photographies de scrapbooks présentées sur des blogs personnels

Concernant les carnets de voyage électroniques, leurs auteurs sont plus fréquemment des hommes, même si l’on constate que, sur certains blogs, mère et père se relaient pour réaliser les messages. Leur blog existe parfois depuis plusieurs années et présente alors différents séjours réalisés en famille. Il s’agit souvent de voyages jugés aventureux au regard de la présence des enfants : voyages lointains ou sportifs tels que circuits en canoë ou à vélo, randonnées avec des ânes ou en roulotte. Leur publication sur la toile est souvent justifiée par l’intérêt de partager avec d’autres parents les différents aspects d’expériences aventurières et rendues d’autant plus aventureuses que les enfants sont jeunes.

Les carnets de voyage : des écritures ordinaires de moments extraordinaires

Héritage de la forme scolaire et transmission familiale

S’intéresser aux pratiques des auteurs de carnets de voyage revient à retracer l’histoire de celles-ci. Deux types d’héritage apparaissent, familial et scolaire. C’est en effet lors d’un séjour scolaire que certains d’entre eux ont fait la découverte du carnet de voyage.

J’aime l’idée de rassembler des souvenirs, du billet de métro à la carte d’un restaurant et des impressions écrites de vacances. Cela m’a pris assez jeune, mon premier cahier datant de la 3e quand je suis partie en Grèce avec une partie de la classe. (Mère auteur d’un blog)

Ils y ont été encouragés par les professeurs ou par des parents désireux de bénéficier d’un compte rendu détaillé d’un séjour, en particulier lorsque celui-ci représentait une première séparation prolongée, ou encore lorsque le contexte était exceptionnel. Ainsi, un père évoque un voyage linguistique à l’étranger, premier du genre dans une famille ouvrière qui accède au tourisme grâce à l’offre du comité d’entreprise d’une grande usine automobile. C’est à ce moment que sa mère lui remet un carnet afin d’y consigner ses souvenirs. Il sera le premier d’une longue série puisqu’une fois parent, il réalise des carnets familiaux en y impliquant ses enfants, avec le désir de leur transmettre « le goût pour l’écriture de vacances, une écriture sans prétention mais qu’on a plaisir à retrouver parce qu’elle a fixé des souvenirs qui se sont estompés ou qu’on a oubliés ».

Delphine, auteur d’une douzaine de carnets de voyage, présente sa première création, un cahier d’écolier à la couverture cartonnée jaune qui contient une suite de récits de voyages effectués sur deux années. Agée de 8 ans lorsqu’elle le commence, il était pour elle « un peu comme un cahier de vacances » : « J’adorais l’école, écrire, dessiner, bricoler des petits carnets alors faire ce journal de vacances, ça me rappelait ces activités ». Elle ne se souvient pas avoir vu ses parents en réaliser. Pourtant, lors de l’entretien avec ces derniers, son père présente ceux qu’il a réalisés alors qu’il était célibataire ou lorsque ses enfants étaient petits, pour le plaisir de reporter des anecdotes du voyage, dessiner, coller des extraits de presse locale ou recopier de courts passages de ses lectures de vacances.

Des journaux d’un dehors exceptionnel

Ouvrir un carnet de voyage s’inscrit dans un projet de collecte et d’archivage des souvenirs. L’objectif est de mettre en texte son expérience de voyageur, généralement selon un mode chronologique, et en l’associant à l’image de création ou informative : dessins, photographies, cartes, plans, parcours. Il émerge dans la phase préparatoire du voyage, ce dont le carnet fait parfois état puisque les notes de certains auteurs témoignent d’un projet en élaboration. Au cours de cette phase, où l’acte d’écrire est consécutif à l’acte de lecture ou à la rencontre avec des personnes ayant déjà réalisé ce voyage, les textes prennent alors la forme de listes : matériel, itinéraires, projets d’activités, bonnes adresses, etc.

Les études sur les journaux personnels (Lejeune et Bogaert, 2006 ; Simonet-Tenant, 2001) font état de leur grande variété. Nombre d’entre eux se différencient du journal intime où l’écriture est une écriture « pour soi », en particulier les « journaux du dehors », témoins du quotidien observé par leur scripteur. Le carnet de voyage est effectivement le journal du dehors mais celui d’un « dehors exceptionnel ». Ainsi, nombre d’écritures de voyage sont réalisées à l’occasion d’un séjour considéré par le touriste comme exceptionnel, confirmant l’idée que les « vraies vacances » sont synonymes de départ, cette « clause ontologique » indexant « l’être ou le ne-pas-être voyageur sur le lointain » (Urbain, 2003 : 178). La réalisation d’un carnet de voyage est systématique lorsque celui-ci est rare, lointain. Cependant cette perception du rare et du lointain, associée au rapport aux objets de mémoire et aux pratiques mémorielles familiales, se répartit différemment selon les profils sociologiques, l’histoire et les pratiques mobilitaires des parents.

Ainsi, le choix d’ouvrir un carnet de voyage n’est pas associé à la destination touristique, d’autres aspects interviennent. Il peut ainsi être abordé comme un objet médiateur contribuant aux échanges entre les membres dans un groupe familial en construction. L’écriture des souvenirs est alors en premier lieu une invitation à élaborer une mémoire commune ainsi que le mentionne une mère sur son blog – « nous sommes une famille recomposée avec plein de souvenirs à se créer ensemble, d’où l’importance du carnet de voyage […] ». Élaborer un journal en commun vise à fixer les souvenirs de ces rares tranches de vie communes ou encore à mieux se connaître lorsque le groupe se (re)compose en intégrant de nouveaux membres :

J’ai toujours aimé écrire et c’est moi qui remplis le carnet de voyage familial, parfois en inventant des petits jeux, par exemple ce que chacun a préféré dans la journée, c’est une façon de reparler de ce qu’on a visité ensemble, de mieux se connaître… surtout depuis qu’on vit en couple, mon frère et moi. (Fille aînée, famille R., 2 enfants)

Il faut aussi faire une place particulière aux carnets tenus par les parents de jeunes enfants où l’écriture se focalise sur deux aspects. Il s’agit certes, de conserver des traces du voyage, sa temporalité, ses caractéristiques spatiales et culturelles, mais aussi de fixer le souvenir des « premières fois » (Fine, Labro et Lorquin, 1993) qui émergent dans un environnement extraordinaire. Le projet des parents est alors de « garder en souvenir » les expériences enfantines en consignant précisément leurs circonstances et les réactions de l’enfant. Ainsi, le premier bain de mer, le premier château de sable, la première descente en luge, sont parmi les plus fréquemment rapportés dans les carnets de vacances tenus par de jeunes parents. On constate ici, comme dans nos études précédentes (Francis, 2006, 2007, 2011), une sorte de devoir à investir ce rôle de parent biographe, moins prégnant lorsque les enfants grandissent, et ce d’autant plus que ceux-ci prennent le relais dans l’écriture de la mémoire familiale :

Nos filles aiment beaucoup faire des carnets de voyage, sans que nous on intervienne… et finalement nous, on a arrêté de faire un carnet parce qu’il y a deux ou trois carnets de voyage en fabrication, donc nous on n’a plus tellement besoin de faire des carnets de voyage. (Mère, famille O., 3 enfants, filles)

Dans les carnets de voyage électroniques, l’écriture ne fait pas qu’enregistrer le souvenir et soutenir la réflexivité sur une tranche de vie singulière du groupe familial. Les parents, auteurs de ces carnets avec les enfants parfois, ont pour projet de garder le contact avec la famille, en particulier lorsque le séjour se déroule sur plusieurs semaines. Les blogs ont très souvent un autre objectif : informer la communauté des « parents voyageurs » susceptibles d’être intéressés par les destinations explorées. Adressés aux futurs voyageurs en famille, les textes fournissent alors nombre d’informations pratiques. Ces pratiques d’écriture extimes (Rouquette, 2008) placent les parents dans un rôle de passeurs susceptibles d’ouvrir la voie à d’autres, en affichant sur la toile les modes d’un « voyager-familial-aventurier ». L’interactivité caractérise ces journaux, du fait des échanges entre blogueurs-auteurs et blogueurs-lecteurs, au cours du voyage ou après celui-ci. Ceci explique que ces écritures ne « refroidissent » pas une fois écrites (Lejeune, 1986), ou pas aussi rapidement que celles des carnets buissonniers qui, placés dans les archives familiales, n’ont pas lieu d’être régulièrement consultés comme le mentionne cette mère : « c’est posé dans un coin, on y reviendra de temps en temps, dans longtemps peut-être ».

Les apprentissages familiaux en contexte touristique

Carnet de voyage pour vacances « scolaires » ?

Les pratiques associées à la tenue d’un carnet de voyage « buissonnier » intègrent des apprentissages que les parents mentionnent au fil des entretiens. Ils les évoquent et y font parfois référence avec une grande précision, y compris s’ils rejettent l’idée de toute intentionnalité d’une démarche d’apprentissage de crainte, sans doute, qu’elle soit perçue comme antinomique avec le contexte de vacances, ou qu’elle soit associée à des stratégies éducatives associées à la performance scolaire.

C’est bien entendu la forme même du support qui explique la référence constante à la question de l’apprentissage dans les entretiens. En effet, ce carnet de voyage, utilisé au cours des vacances, conduit à l’associer à un autre objet, « le cahier de vacances », support d’activités du secteur de l’édition aux contenus axés sur les programmes scolaires. Les parents font référence à l’expérience scolaire des enfants, aux apprentissages et aux pratiques scolaires, soit pour mentionner qu’ils entendent résolument s’en démarquer, soit pour souligner qu’ils considèrent que le carnet de voyage, malgré les proximités qu’il entretient avec les objets et pratiques scolaires, s’en distingue. Objets, pratiques et apprentissages scolaires font donc écho ou résonnent dans ces pratiques familiales qui convoquent l’écriture, activité particulièrement marquée du sceau de l’expérience et de la forme scolaires :

Je ne veux pas que le carnet de voyage, ce soit un cahier de vacances qui deviendrait une corvée […] c’est pour ça que maintenant j’écris moi-même, B. y a écrit à certaines périodes, quand elle était en cours élémentaire mais c’est moi qui tiens la plume en général. Les enfants sont présents quand j’écris, je dis ce que je note, ils me disent ce qu’ils veulent ajouter, comment ils veulent que je le formule. (Mère, famille P., 2 enfants, fille et garçon)

Lorsque les parents mentionnent les apprentissages en jeu dans ces pratiques, ils les réfèrent à des approches informelles et à des formes hédonistes :

Mon idée sous-jacente quand j’ai fait un carnet de voyage avec mes filles, c’était aussi que pendant tout ce temps d’été où on ne travaille pas, où on n’écrit pas, qu’on ait un temps d’écriture quand même, qui ne soit pas scolaire, mais qui soit quand même un temps d’écriture. On garde quand même le lien pour essayer de raconter quelque chose… Donc c’est vrai qu’il y a une petite arrière-pensée scolaire dans mon esprit. Mais comme je ne suis pas très portée sur les devoirs de vacances, je me disais que c’était un moyen agréable d’écrire un peu, de s’entraîner, on se corrige, on essaie d’écrire au mieux, etc. en le liant avec le dessin. (Mère, famille O., 3 enfants, filles)

C’est tout particulièrement la question de l’écriture – la graphie, le style ou l’orthographe – qui est l’objet de toutes les attentions car il s’agit de susciter le désir d’écrire sans contraindre, de développer le goût pour l’expression sans que l’activité soit associée à l’exercice, qui est bien lui, du ressort de l’école.

Dans tous les cas, les parents insistent sur l’importance d’une approche ludique et informelle. Ils mentionnent l’importance de la « créativité », de la « fantaisie », de l’« inventivité » autant de termes chers à de Certeau (1990) dans son analyse d’un « bricolage » qui participe de l’invention du quotidien. L’étude des productions réalisées par les enfants montre effectivement la place des activités de dessin, de découpage et collage, de « décoration » d’autant plus nombreuses que ceux-ci sont jeunes (figure 5). Les parents défendent le « libre choix » des enfants, tout en s’attachant à encourager leurs jeunes auteurs, à leur proposer de nouvelles orientations, à soutenir leurs idées – réaliser une bande dessinée, des dessins humoristiques, la carte des sentiers de promenade ou celle de la région – à regarder et échanger autour de leurs productions, à inciter leur circulation dans le cercle familial et amical ou encore à l’école.

Si les enfants « ont le choix » et « font le choix » de réaliser ou non un carnet de voyage individuel tout comme celui de participer au journal familial, les parents, eux, dessinent et écrivent pour eux-mêmes ou bien, disent et écrivent eux-mêmes en faisant dire et écrire les enfants. Et lorsqu’ils constatent, parfois avec un certain étonnement combien leurs enfants se « prennent au jeu », il leur arrive de pointer que l’écriture en est un parmi d’autres. Et de fait, les enfants s’amusent – « guide touristique “pour de rire” », « carnet de promenades », « cahier de trésors » (figures 5 à 10) – sans que ni eux ni les parents n’attribuent de coloration pédagogique scolaire à ces situations.

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Figure 3. Bricolages et trésors des carnets de voyage

De ce qui ressort de l’étude des carnets de voyage des enfants et de ce qui apparaît des relations intrafamiliales à travers les entretiens des parents – ce qui est dit du soutien et des encouragements apportés aux enfants, etc. –, on peut dégager l’hypothèse d’une adhésion ou d’un engagement des enfants, du fait de l’impact combiné des pratiques d’écriture familiales et du style éducatif parental démocratique dont Baumrind (1978) a montré qu’il est celui qui soutient le mieux la communication et qui influence positivement l’adaptation sociale et scolaire de l’enfant.

Apprendre à l’enfant à être un touriste actif

Inhérent à la réalisation du carnet de voyage, le rapport à l’écriture et à la lecture est largement convoqué dans les discours des parents. Pourtant, il semble bien que ce qui est placé par eux au premier rang des apprentissages est la formation d’un touriste actif. L’usage de verbes « apprendre à regarder », « apprendre à observer », « à s’intéresser », montre autant d’attitudes convoquées au service d’une éducation au voyage des enfants. Soutenir le regard et l’attention passe par la valorisation des pratiques de collectionneurs des enfants. Il s’agit comme on l’a vu, de faire une place aux « traces » de ces parcours touristiques, aux « petits trésors qu’ils ramènent de promenade ». Les conserver, les classer, les archiver relève de cette mise en listes, qui soutient et organise à la fois le regard, l’expérience et la mémoire des lieux et des choses. Avant de conserver pour « garder des souvenirs », on les a sélectionnés sur ce terrain qu’on explore. C’est pourquoi il est question d’« apprendre à regarder les choses », par le dessin, par l’écriture et, dans une moindre mesure du fait de la facilité et de la profusion de l’acte à l’ère numérique, par la photographie.

Regarder, observer, s’intéresser, sont des attitudes qui relèvent d’un « effort », notion convoquée par les parents et définissant la posture du vacancier actif. Déambuler dans la ville avec le seul but de la visiter, atteindre un sommet, affronter chaleur et pluie, renoncer à ses habitudes, illustrent cet apprentissage de l’effort et du dépassement de soi. Si en même temps qu’elle met en mémoire pérégrinations et périples, la parole mentionne ces menus exploits – « aujourd’hui on a grimpé pendant trois heures » –, c’est comme pour souligner que l’accès à ces espaces du tourisme suppose l’adhésion à certaines valeurs telles que l’effort, la persévérance, l’ouverture à l’altérité.

Je pense que le carnet de voyage, c’est une façon de les faire observer, de faire autre chose que de consommer de la culture et du loisir. Donc en ce sens c’est une forme d’apprentissage, apprendre à regarder quand on est ailleurs que chez soi. (Père famille R., 2 enfants)

En valorisant ces attitudes, les parents entendent aussi montrer aux enfants comment mettre à distance les sollicitations d’un tourisme marchand où le souvenir se monnaie et où chaque visite est le lieu d’appels à la consommation dans les secteurs les plus variés, de l’objet culturel à la spécialité culinaire. On trouve cette même aspiration à « apprendre à voyager intelligemment » dans les références faites aux objets gratuitement mis à disposition des touristes, brochures, prospectus et flyers offrant une vision de l’offre touristique, souvent collectés par les enfants pour documenter et illustrer les carnets de voyage. Il s’agit donc de les consulter et de les choisir avant de s’en emparer. On retrouve là cette « intelligence du voyage », présente, envers et contre les images qui le disqualifient, à la démarche du touriste (Urbain, 1991).

Tourisme en famille : l’apprentissage du temps et et des espaces partagés

Alors que les vacances sont ce « temps vacant », « celui de la liberté d’en faire ce qu’on veut » (Urbain, 2002), qu’en est-il pour le touriste avec des enfants ?

Cette question se pose tout spécialement pour les séjours familiaux individuels. Alors que de plus en plus, selon les travaux de sociologie, les membres d’une famille vivent sous le même toit avec plus qu’ensemble, les vacances entraînent un réexamen de cette configuration. La cohabitation continue voire totale, suppose un usage commun de ce « temps vacant », débarrassé des routines qui organisent habituellement l’activité de chacun et introduisent parenthèses individuelles dans la vie commune. Habiter et meubler ce temps commun suppose ajustements et capacités d’adaptation de chacun aux besoins de chacun.

Ce qui est vrai pour le temps l’est aussi pour l’espace. Alors même que de nombreux objets et installations qui orientent habituellement l’activité des enfants et encadrent leur autonomie sont absents en contexte de tourisme, les « territoires personnels » (Goffman, 1973) des adultes sont également menacés. Temps et espace de chacun se chevauchent tandis qu’ils sont abordés selon des perceptions différentes et des épaisseurs variées. En vacances, les moments d’ennui rythment le temps des enfants. C’est l’ennui des trajets en voiture ou des visites jugées ennuyeuses pour les uns, passionnantes pour les autres. C’est aussi celui de l’attente pour accéder aux sites, aux activités et au restaurant. Parallèlement aux activités individuelles parfois proposées par les parents telles que les lectures ou les jeux électroniques, le carnet de voyage fournit un réservoir d’activités pour « faire patienter les enfants et les occuper ».

Mais faire des propositions pour occuper les « temps morts » ne suffit pas. Pour les fratries, il s’agit aussi de concilier ceux de chacun des enfants, en fonction de leur âge, de leurs besoins et de leurs goûts, tout en ménageant le repos ou l’activité personnelle parentales. Un père se souvient que l’idée de donner un carnet de voyage à chacun de ses enfants est liée à son goût pour le dessin d’observation et à la proposition de convertir, tout d’abord pour des raisons pratiques liées au nécessaire aménagement d’une longue pause, ce temps personnel en temps partagé.

Un autre apprentissage est celui des accordements au temps et à l’espace dans cette configuration particulière du voyage en famille. Parmi les activités qui offrent une possibilité de repli dans un territoire personnel à inventer, figurent celles du dessin, et de l’écriture, étroitement associée à la lecture, en premier lieu celle de la bibliothèque itinérante composée des prospectus ou des guides de voyage qui eux-mêmes font référence à des carnets de voyage publiés par leurs auteurs. Ce repli est aussi celui d’une intériorité en quête d’altérité, ces écritures du souvenir intégrant le récit de la rencontre dans et hors le cercle familial.

Ici mais déjà ailleurs et plus tard : le carnet, une immobilité suspendue dans le voyage

Ces quelques éléments sur l’étude des matérialités, des pratiques et des usages des carnets de voyage peuvent être abordés comme une contribution à la connaissance du champ des pratiques d’écriture familiales. Ici intégrées dans des dimensions mobilitaires, ces pratiques d’écritures ordinaires ne peuvent être réduites à leur seule dimension fonctionnelle (Fabre, 1993).

Instruments de pensée qui favorisent les processus de distanciation et d’objectivation (Lahire, 1993), elles engagent les personnes dans des conduites d’appropriation des situations et ont des effets sur les modes de perception et de rapport au monde. Ces écritures ordinaires, ancrées dans la forme scolaire et incorporées dans des pratiques familiales, accordent une place importante aux usages réflexifs des textes. Elles réfléchissent les apprentissages du voyageur, enfant et adulte, à différents niveaux, autant qu’elles contribuent à l’éclairage des projets éducatifs des parents dans un contexte où apprendre suppose un renouvellement des formes et des approches.

Le carnet de voyage ne serait-il pas cette part du voyage immobile (Urbain, 1991), fabriqué ici pour un ailleurs, aujourd’hui pour plus tard ? Il peut être rapproché de ces objets de « ressouvenance » décrits par Morin (1962) puisqu’il est celui par lequel le voyage se prolonge. Mais il est aussi celui par lequel il se vit et pourrait, à ce titre, avoir une double fonction d’intégration et de séparation : intégration par l’observation et l’écriture qui, associées à la lenteur, suspendent le temps du voyage ; séparation se traduisant par un questionnement sur l’expérience de l’altérité et sur soi, touriste parmi d’autres touristes.

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Notes
[1] Des carnets de voyages sont depuis plusieurs années proposés par différents éditeurs. On peut situer ces ouvrages, parfois nommés « livres d’activités » lorsqu’ils visent le jeune public, à la frontière entre l’ouvrage pratique, le guide touristique et même le journal personnel puisque certains d’entre eux intègrent des pages vierges destinées à rédiger des textes et archiver des souvenirs. Aucun des participants à l’étude n’avait utilisé ce type de journal de voyage mais on ne peut ignorer les possibles influences de ce produit sur les pratiques sociales.

Pour citer cet article
Véronique Francis, « Écritures familiales : contribution à l’étude des blogs et carnets de voyage », dans G. Brougère et G. Fabbiano (dir.), Tourisme et apprentissages, Actes du colloque de Villetaneuse (16-17 mai 2011), Villetaneuse, EXPERICE – Université Paris 13, [En ligne], mis en ligne le 02 février 2012. URL : https://experice.univ-paris13.fr/actes-coll01/francis/
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Université Paris 13