Retour sur le séminaire doctoral du laboratoire du 14 juin 2021, organisé par le collectif des doctorant·e·s,
“Penser les activités ordinaires comme travail”

 

Penser les activités ordinaires comme travail

14 juin 2021

Présentation

Que reste-t-il aujourd’hui de la « civilisation des loisirs » annoncée par Joffre Dumazedier en 1962 ? Depuis le début du XXe, le temps du travail contraint n’a fait que diminuer dans les sociétés occidentales. Or, moins de travail salarié, signifie-t-il plus de temps libre ou plus de travail non-salarié ? Au-delà des constats de la baisse des heures du travail salarié, cette transformation ne devrait-elle pas nous questionner sur la requalification des taches domestiques, du care ou du loisir, ainsi que sur l’apparition des nouvelles formes de production et d’expertise en dehors des cadres professionnels, comme le suggèrent des recherches récentes (Naulin & Jourdain, 2019 ; Zabban, 2015) ? Si la « gamification » (Savignac, 2017) s’impose dans l’exercice de certains métiers, peut-on dire, à l’inverse, qu’un processus de « workification » touche les activités considérées jusqu’alors comme gratuites et désintéressées ? Avec l’essor du numérique, les gestes et les pratiques les plus banales peuvent être quantifiés, archivés où partagés. Les applications désormais omniprésentes nous poussent à mesurer nos activités et nos expériences (Dagiral et al., 2019), alors que l’idéologie néolibérale (Boltanski et Chiapello, 1998) nous incite à organiser notre temps de façon de plus en plus efficace et rentable. Ces nouvelles manières d’organiser notre vie quotidienne rappellent les formes d’organisation du travail initialement destinées aux modes de production industrielle (fordisme, taylorisme, toyotisme, etc.). Ainsi, les évolutions récentes des technologies – l’automatisation de tâches ou leur numérisation – participent également à bousculer les représentations classiques de la séparation entre travail et non-travail, comme l’analyse Patrice Flichy (2017 ; 2019).

Partant de ces réflexions, cette séance du séminaire doctoral se donne pour objectif d’interroger la notion de travail en tant qu’outil d’analyse des activités quotidiennes qu’elles soient publiques ou privées. Selon quelles conditions, lieux et finalités une activité est-elle socialement identifiée comme travail ? Au-delà des catégories établies et consensuelles, quelles activités cette notion est-elle susceptible de recouvrir ? Quels sont les apports et les limites d’une telle conception des activités pour la recherche ? En effet, un certain nombre de tâche non-évidentes est déjà conceptualisé de cette façon : « mise au travail de consommateurs » (Dujarier, 2014), « travail émotionnel » (Hochschild, 2017), etc. De plus, plusieurs recherches soulignent les formes de professionnalisation des passions (Jourdain, 2018) ou des statuts sociaux (Landour, 2015).

Manifestement, le terme « travail » est polysémique. Dans le langage ordinaire, le travail renvoie à un nombre d’activités parfois très précises, parfois très générales. Il peut s’agir du « monde du travail », du travail productif, ou du travail salarié, celui où les individus sont rémunérés pour la réalisation des tâches produisant de la valeur économique. Cette idée de travail socialement valorisé et visible est l’opposé de l’activité gratuite, invisible, bien que cette dernière puisse aussi être productrice de valeur et socialement nécessaire, comme cela a été montré par les recherches sur le travail domestique. En effet, les recherches féministes et les études sur le genre ont contribué à la reconnaissance sociale des charges de la sphère privée en montrant que l’activité exercée par une mère au foyer est un travail, et ceci pour plusieurs raisons : il est coordonné par des discours, des textes et des catégorisations des tâches (Griffith & Smith, 1990) ; il peut être délégué aux autres contre une rémunération (Delphy, 1998) participant ainsi de la division sociale du travail avec toute la distinction symbolique des tâches gratifiantes et dévalorisantes qu’un tel processus peut impliquer (Hughes, 1997).

Par ailleurs, le travail en tant qu’activité contrainte s’oppose au loisir comme activité libre : pour Dumazedier (1962), le loisir se définit même comme le négatif du travail. Le premier suppose une finutilitaire et économique, alors que le second n’a pour fin que sa propre réalisation. C’est cette opposition loisir/travail qui sert généralement de base pour penser l’opposition amateur/professionnel. Les représentations ordinaires font de l’amateur une personne « profane » qui s’adonne à une activité pour le plaisir, alors que le professionnel l’exerce du haut de son expertise reconnue par les instances de légitimation (Bourdieu, 1982 ; Flichy, 2010) et en échange d’un revenu. Or, les recherches sur les relations entre amateurs et professionnels (Weber & Lamy, 1999 ; Robert, 1999 ; Damont & Falcoz, 2016) montrent non seulement que la frontière entre les uns et les autres est poreuse, mais qu’elle laisse place à des catégories intermédiaires telles que les « semi-pro ».

On peut néanmoins s’attendre à ce que certaines activités résistent à être désignées comme travail. Dans quelle mesure s’occuper de son propre enfant est susceptible d’être défini comme travail ? Quid des relations amoureuses, amicales et autres formes de sociabilités ? Or, même si une activité ne se prête pas à la désignation univoque comme travail, cela n’empêche pas la formation des professions d’experts imposant des cadres et des significations légitimes à ces activités (c’est ce que l’on observe notamment dans la sphère de la parentalité).

En somme, cette séance invite à penser les occupations quotidiennes sous le prisme de la notion de travail. Il s’agira d’investiguer ces activités qui oscillent entre travail/non-travail, et de voir dans quelle mesure les acteurs les définissent comme tel. Elle sera l’occasion d’explorer les relations et les frontières entre plusieurs de ses modalités : gratuit/rémunéré, salarié/bénévole, productif/reproductif, expert/profane, libre/contraint, individuel/collectif, effort/plaisir, etc.

Programme de la journée

9h15-9h30 Accueil
9h30-9h45 Introduction

1 – Le travail parental/éducatif

9h45-10h15 Elsa Neuville (Université Lyon 2 – LARHRA) – « Devenir parent, devenir patron : quand embaucher des salarié.e.s dans les crèches alternatives implique de penser l’accueil de ses enfants comme un travail »

10h15-10h45 Milana Aronov (Unil – ISS) – « De la parentalité à la gestion d’établissements médico-sociaux : fragments d’une histoire des associations de parents d’enfants diagnostiqués autistes (France, 1960-2000)

10h45-11h15 Victoria Chantseva (USPN – EXPERICE) – « L’apprentissage de la propreté des jeunes enfants : exemple du « sale boulot » parental »

11h15-12h00 Discussion – Pascale Garnier

12h00–13h30 Pause repas

2 – Le travail à l’ère numérique

13h30-14h00 Joseph Godefroy (Université de Nantes – Cens) – « Entre travail domestique et perspectives professionnelles, les influenceuses d’Instagram et la mise en scène numérique de la cuisine »

14h00-14h45 Patrice Flichy (Université Paris-Est – LATTS) – Amateurs et professionnels

14h45-15h00 Temps de questions intermédiaires

15h00-15h15 Pause café

15h15-15h45 Quentin Gervasoni (USPN, Experice/ICCA) – « Le travail émotionnel des fans de Pokémons »

15h45-16h15 Samuel Vansyngel (USPN, Experice/ICCA) – « Le travail de la performance sportive dans les compétitions de jeux vidéo »

16h15-17h00 Discussion – Vinciane Zabban

17h00-17h15 Conclusion

17h15-17h30 Organisation et discussion autour des séminaires 2021-2022

Agenda

 

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