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DocteureChercheur en Sciences de l'éducationmh.verneris.petigny@gmail.com
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Docteure en Sciences Humaines et Sociales, Sciences de l'Education au sein de l’axe A du centre interuniversitaire de recherche EXPERICE (Paris 13) à l’université Sorbonne Paris Nord. Formatrice pour adultes spécialisée dans le domaine de la réinsertion sociale et professionnelle, je suis actuellement responsable de formation.

Thèse soutenue en décembre 2019 :
Titre : DEMARCHES DE BIOGRAPHISATION EN MILIEU CARCERAL : Quels patrons biographiques en perspective ?

 

Formatrice pour adultes, dans le domaine de l’insertion, mes missions étaient toutes en lien avec l’accompagnement de personnes mises en difficulté, sur des actions de formation d’origine diverses visant généralement l’aide au retour à l’emploi, la réinsertion socio professionnelle ou l’orientation scolaire et professionnelle en passant par la définition ou la construction de projets professionnels.

Deux expériences professionnelles majeures m’ont amené à m’interroger sur la question de l’enfermement et sur celle de l’environnement carcéral.

La première se situe dans les DOM-TOM, le directeur du centre de formation m’a demandé d’organiser et de mettre en œuvre un dispositif de formation pour accueillir in situ un groupe de 8 à 10 jeunes mineurs et jeunes adultes détenus en maison d’arrêt, deux matinées par semaine.

Très rapidement mes collègues et les stagiaires du centre ont manifesté leur mécontentement concernant ce nouveau public de « délinquants » et « repris de justice » circulant, bracelets électroniques au pied, librement dans nos locaux, mettant en évidence l’insécurité qu’il suscitait et les risques d’incidents en tout genre qu’il pouvait occasionner. J’ai maintenu le dispositif malgré les diverses plaintes en modifiant l’heure d’arrivée des jeunes au centre (afin d’éviter toute confrontation), en choisissant une salle de cours bien éloignée du pôle central, et en tenant mes nouveaux stagiaires bien à l’écart des autres et du personnel, j’ai annulé le déjeuner prévu en fin de matinée afin d’éviter les bousculades au réfectoire.

Cette formation devait leur permettre de recréer du lien avec le monde extérieur, de se réinsérer dans l’univers scolaire, dans celui de la formation continue, de reprendre confiance en eux en travaillant leurs savoir être ; sauf que le regard que les adultes ont posé sur eux n’a fait que leur renvoyer l’image du « voyou », « délinquant incorrigible » qu’ils avaient. Au moindre incident, les jeunes de mon groupe étaient accusés, a minima suspectés. Difficile de réunir les bonnes conditions de travail dans un climat de méfiance tel.

Il y a eu des incidents, bien sûr, durant la formation, mais qui relevaient majoritairement des mécontentements de l’ensemble du personnel envers les jeunes. J’étais devenu celle à cause de qui toute tranquillité de fonctionnement était perturbée. Mes collègues ne comprenaient pas ma détermination à maintenir la formation jusqu’à son terme, et moi j’étais consternée de voir à quel point ces jeunes pouvaient être stigmatisés et mal traités par des adultes qui, finalement, ne savaient rien d’eux.  

Ma seconde rencontre avec le monde carcéral est arrivée plusieurs années après. J’étais de retour en métropole, à Bourges (en région centre) et je travaillais au Greta lorsque le proviseur de l’Etb a demandé des volontaires parmi les formateurs pour aller travailler en prison auprès de détenus. J’ai levé la main, je me suis inscrite sur la liste, nous n’étions pas nombreux à avoir accepté, je pensais avoir de l’avance sur mes collègues du fait que j’avais déjà eu une première expérience avec ce public. Je me trompais, le fait de passer la porte de la prison et de traverser les grilles et couloirs m’ont permis de réaliser à quel point l’univers dans lequel ces personnes vivent est incroyable.

C’est Corinne Rostaing qui désigne par le terme « choc carcéral »  le ressenti à la première entrée en prison, en ce qui me concerne, cela fait donc plus de 10 ans que je vis, à chaque fois, le même choc carcéral. En exerçant en milieu carcéral, j’ai découvert progressivement, au fil de mes interventions cet univers spécifique, et j’ai perçu la réelle dimension, pour chacune des personnes rencontrées en ces lieux, de tenter de donner à sa vie un sens qui soit le sien, pour façonner les contours d’une nouvelle identité, là où un numéro d’écrou et un matricule ont remplacé ou usurpé la précédente.

Ces deux expériences dans le cadre professionnel sont à la source de mes projets de travaux de recherche.

Convaincue que la pratique et la démarche de récit de vie libèrent la parole, même dans un milieu où toute liberté est exclue et, parallèlement sensibilisée à la problématique de l’enfermement, plus précisément à l’impact de celui-ci sur les personnes incarcérées, je me suis inscrite sur un parcours doctoral dirigé par Christine Delory-Monberger pour qui la démarche de biographisation constitue l’axe principal de ses recherches.

C’est donc dans le cadre disciplinaire des Sciences de l’éducation et précisément dans le champ de la recherche biographique en éducation que s’inscrit cette thèse.

Les travaux réalisés pour cette recherche interrogent le rapport à l’enfermement de la personne pendant son parcours carcéral, en lien avec la démarche de biographisation, définie en tant qu’une activité à la fois mentale, verbale, comportementale par laquelle l’individu, dans les conditions de son inscription socio-historique, intègre, structure, interprète les situations et les évènements de son vécu.

Cette recherche, s’inscrivant dans l’univers de l’enfermement pénitentiaire, cherche à comprendre à travers l’expérience carcérale mise en récit par chacun, et « biographée », quelles sont les modalités de construction subjective de l’identité mises en œuvre dans le contexte d’une institution totalitaire comme la prison et comment ces personnes élaborent les significations qu’elles prêtent à leurs situations de vie tout comme à l’existence alors qu’elles sont en situation d’incarcération ou sortie récemment de prison.

J’ai proposé l’hypothèse selon laquelle le parcours carcéral entendu ici comme « expérience carcérale » va infléchir le parcours de vie de la personne, provoquer une remise en question de l’identité et modifier son identité en profondeur pour la transformer.

Les questions principales qui fondent ces travaux s’organisent autour de la compréhension de l’influence qu’aurait la prison sur les personnes détenues, s’orientant vers la recherche des marques que la prison leur aurait laissé. L’intérêt serait donc de comprendre quel sens donnent les personnes détenues à l’expérience carcérale qu’elles sont en train de vivre ? Quelles places leur accordent-elles dans leurs parcours de vie ? Comment inscrivent-elles cette expérience dans leur parcours de vie ? Et enfin, quels impacts ou quelles influences l’expérience carcérale a-t-elle sur leurs parcours de vie ?

Cette recherche empirique m’a amené à recueillir les histoires de vie de dix personnes pendant leur période d’incarcération ou, libres, ayant eu un ou plusieurs parcours d’emprisonnement dans leur vie en menant des entretiens de recherche biographique. Du point de vue théorique, j’ai choisi de travailler et d’interroger les concepts de la délinquance, celui de l’enfermement et celui des parcours de vie et transformations biographiques.

Dans un premier temps, par l’analyse thématique des contenus des discours, selon la méthode de Florence Bardin, j’ai tenté de comprendre ce que la démarche de biographisation pouvait nous apprendre de chacun de ses trois concepts afin d’en tirer certains constats majeurs .

Pour ce qui est du concept de la délinquance, il s’agissait  de nous éclairer sur les processus d’entrée dans la délinquance et les facteurs avant-coureur ou prédisposant à la délinquance récurrente, les modes de responsabilisation de la personne délinquante face à l’acte commis et les raisons du devenir délinquant.

Concernant les processus d’entrée dans la délinquance, apparait ainsi le premier constat selon lequel les processus d’entrée et ses mécanismes psychosociaux expliquant les origines de la délinquance et la probabilité qu’elle se poursuive à l’âge adulte échappent à toute simplification théorique en termes de causalité. Ils ne sont pas le fait de la présence d’un seul et unique facteur, mais bien de la combinaison complexe de plusieurs indicateurs qui interagissent à diverses périodes de la vie et dont le degré d’intensité est variable. Il semble qu’il puisse exister un lien entre le milieu socioéconomique d’où est issue la personne ; les carences éducatives parentales et l’échec scolaire avec les processus d’entrée dans la délinquance et le maintien de comportements délictueux dans son parcours.

Pour ce qui est des modes de responsabilisation de la personne, le second constat permet de différencier chez les personnes concernées celles qui reconnaissent leur responsabilité et assument entièrement leurs actes de celles qui rejettent leur part de responsabilité en se dissociant de l’acte pour lequel elles sont incarcérées ou en s’en disculpant, afin de s’innocenter. Les premières se percevant comme délinquantes, se disent et se nomment respectivement « délinquante », « trafiquant de stup. », « délinquant multirécidiviste », « délinquant récidiviste » ou « voyou et bandit ». Les secondes s’opposant à leur incarcération et n’assumant pas la responsabilité de leurs actes, préfèrent faire appel à des explications ou des justifications dont l’objectif est de légitimer l’acte commis ou à minima d’en réduire les conséquences. Dans la plus grande majorité des cas, ces dernières témoignent des inégalités et des injustices des citoyens devant la loi et se déculpabilisent au détriment d’une tierce personne, ou se déresponsabilisent de l’acte en se dissociant de l’action.

Et enfin, pour ce qui est des raisons du devenir délinquant, le dernier constat permet de dire qu’il n’existe pas une seule logique particulière répondant à la question des finalités de la délinquance récurrente mais de nombreuses logiques et dynamiques qui viennent s’entrecroiser. La grande majorité des personnes disent qu’il n’est pas question seulement d’argent mais aussi d’accéder à un certain mode de vie singulier ; une vie faite de plaisirs, facile, libre, intense et passionnante à laquelle elles n’auraient jamais eu accès sans transgresser à la norme de façon régulière. Cette dimension n’est certes pas la seule mais elle est celle qui s’exprime aisément et se retrouve de façon récurrente. Il semble donc qu’il puisse exister un lien entre le milieu socioéconomique « défavorisé » ou fortement « précarisé » d’où est issue la grande majorité des personnes concernées et les logiques et dynamiques de maintien dans la délinquance par des comportements délictueux réitérés tout au long de leurs parcours.

 

Pour ce qui est du concept de l’enfermement il s’agissait de nous éclairer sur le sens que la personne détenue donne à son expérience carcérale et la façon dont elle inscrit cette expérience dans son parcours de vie. L’objectif ambitieux étant de comprendre, au regard du travail biographique, la manière dont la personne vit son incarcération selon ses propres ressources matérielles et intellectuelles et sa capacité socialement constituée à les mobiliser.

Après avoir établi les dynamiques de socialisation que sont l’adaptation à l’univers carcéral (position caractérisée par une volonté d’intégration à l’institution) ou l’opposition (position caractérisée par une volonté de confrontation-affrontement) et défini les facteurs causaux d’acceptation ou de rejet de l’individu à cet univers, cette recherche a démontré que les modalités se caractérisent par la volonté des détenus à s’y soumettre, y faire face ou y résister.

Plusieurs logiques interviennent dans les modalités d’adaptation dont celles de la participation à l’univers carcéral, de la coopération, de la négociation avec le système, et celle de la dissimulation avec le système.

Si, pour la personne détenue la question d’un choix se pose, cette décision concerne la façon dont elle souhaite vivre son incarcération. L’alternative communément posée consistera donc à évaluer, au regard de ses propres ressources matérielles et intellectuelles et selon ses capacités socialement constituées à les mobiliser, sa propension à résister ou non à l’univers carcéral pour ne pas sombrer dans le néant. Par ailleurs, l’évolution récente des relations sociales avec l’extérieur et en interne permet de déplacer la représentation de l’univers carcéral en tant qu’institution totalisante vers une institution concentrique au caractère plus ou moins enveloppant, ce qui nous amène au constat que l’expérience carcérale, du point de vue des personnes qui l’éprouvent, ne peut plus être ressentie comme une expérience totale ou totalisante.

Pour ce qui est du concept du parcours de vie et des transformations biographiques, il s’agissait de questionner l’expérience biographique à partir des évènements majeurs, performatifs qui l’orientent afin de nous saisir de la compréhension des changements marquants qui la caractérisent. Par le récit que la personne fait de son vécu, elle se constitue en tant qu’unité de sens pour elle-même, se construit le sentiment d’une identité, configure ou reconfigure ses expériences afin de les mettre en sens et en cohérence au sein de l’espace social. L’intérêt particulier porté à ces moments appelés « bifurcations biographiques » prend place dans la manière dont ils transforment et bouleversent le cours de la vie de la personne. In fine, en interrogeant les moments de bifurcations biographiques sur leurs parcours de vie, j’ai cherché à comprendre la manière dont les personnes, par le détour réflexif et intersubjectif que favorise le processus de biographisation, ont subjectivé les évènements marquants qui l’ont constitué.

Ainsi les dix récits biographiques analysés se regroupent de la façon suivante selon les caractéristiques communes partagées :

Transformations biographiques et abandon de la délinquance :

- Le récit de Fathy, une bifurcation biographique au service du processus de désengagement

- Le récit d’Akim, une bifurcation biographique exemple d’un désistement de la délinquance en cours de construction

- Le récit de Lamal, une bifurcation biographique exemple d’une reprise en main de son existence pour « vivre la vie pour laquelle je suis fait ».

- Le récit de Claude une bifurcation biographique et « résurrection » identitaire

Transformations biographiques et entrée ou maintien dans la délinquance :

- Le récit de Sylvie, une bifurcation biographique au sens d’évènement libérateur

- Le récit de JCB, évènement biographique et processus de maintien dans la délinquance

- Le récit de Jordan, l’évènement biographique inéluctable

Transformations biographiques et récits « préfabriqués » :

- Le récit de Lou en quête d’identité

Transformations biographiques et récits « d’évènements traumatiques » :

- Le récit de Charles, l’exemple d’un évènement traumatique

- Le récit de Liana, l’exemple d’un évènement imprévisible traumatique

 

L’analyse a, en premier lieu, s’il en était besoin, confirmé que la démarche de biographisation permet au chercheur de comprendre la manière dont les personnes vivent et ressentent les situations dans lesquelles elles se trouvent impliquées à partir de leurs propres représentations ; repérage essentiel dans le sens où si ces représentations subjectivées sont toutes aussi différentes que singulières, elles structurent les rapports que les personnes ont avec leur réalité. Aux connaissances théoriques existantes dans ce domaine, elle a permis de révéler des éléments majeurs sur les « évènements biographiques marquants », « les transformations et bifurcations biographiques », les « évènements catastrophes » ou « traumatiques » à partir desquels l’ensemble de l’existence doit être revisité à la lumière de ce qui s’est passé et de ce qu’ils ont provoqué.

Par ailleurs, cette même analyse a contribué à apporter un éclairage complémentaire sur les mécanismes, les dimensions personnelles et sociales impliquées dans le processus de changement (désistement, entrée et maintien des pratiques délinquantes) chez des personnes primo délinquantes, multi récidivistes ou condamnées à une très longue peine mais aussi de révéler des constats majeurs dans le cas de l’abandon de la délinquance. Elle a contribué à comprendre les dynamiques et processus qui ont conduit à modifier leurs attitudes, comportements, et styles de vie mais aussi à cerner les codes, les réactions sociales et les valeurs importantes qui ont influencé les choix et les décisions pour se défaire d’une identité criminelle en la remplaçant par une nouvelle émancipatrice ou à l’inverse s’approprier une nouvelle identité délinquante.

 

Dans un second temps, j’ai souhaité, grâce à la réalisation d’une typologie wébérienne, élargir notre compréhension sur la question du sens que donnent les personnes à l’enfermement et à la prison. Ceci afin d’ouvrir à une meilleure connaissance de l’impact de l’incarcération sur le parcours de vie, de mieux appréhender la réalité de l’enfermement en rendant celle-ci plus lisible et intelligible. Par sa forme diachronique, le récit permet de comprendre qu’une même personne peut subjectiver son vécu carcéral différemment selon la période de référence à laquelle elle circonscrit son histoire, selon la durée d’enfermement, et les lieux de détention où elle se trouve. Ainsi, la prison peut être racontée comme un « lieu refuge », comme un « espace de réflexion sur soi et de prise de conscience », comme « lieu d’acculturation à la délinquance », comme « une fracture traumatique » ou comme un entre deux « hôpital-psychiatrie »

 

Dans un troisième temps, il m’a paru indispensable d’approfondir cette recherche en interrogeant l’expérience carcérale du point de vue du biographique, cherchant à savoir ce que les personnes disent des processus identitaires mis en œuvre. J’ai alors tenté de comprendre ce que devient l’identité lorsque celle-ci est privée de liberté.

Par l’analyse des discours recueillis, j’ai établi un schéma présentant les dynamiques des processus mis en œuvre à partir des diverses représentations sociales de soi dans une dimension personnelle et collective. Ce schéma montre les transformations biographiques en mouvement, et démontre leurs articulations s’étendant chronologiquement sur trois périodes clé : avant la prison (l’identité pré-prison), lors de l’entrée en détention (l’identité institutionnelle imposée) et durant la période d’enfermement (l’identité d’emprunt).

En regroupant un certain nombre d’éléments communs significatifs, j’ai pu identifier également les trois identités d’emprunt temporelles et circonstancielles que la personne peut s’approprier le temps de survivre à l’univers carcéral et à ses contraintes ; celle du « dur ou caïd », celle de la « victime », et celle de la personne « carcérée ». Répondant à trois types de comportements adoptés différents et reposant sur trois rôles sociaux distincts, ses identités « d’emprunt » témoignent de l’importance que la personne incarcérée accorde au rôle et aux relations sociales dans ses rapports humains intramuros et hors les murs.

Apparait ainsi le constat selon lequel l’enfermement carcéral ne produit pas un unique modèle de comportement homogène mais plusieurs qui vont se créer, se développer et s’affirmer au cours de la détention. Selon l’individualité de la personne détenue et au regard de sa singularité, à partir du rôle qu’elle souhaite jouer au sein de l’institution, en fonction de ses ressources et de sa capacité d’intégration au milieu carcéral et enfin selon le type de rapports-relations qu’elle envisage d’entretenir avec le monde qui l’entoure. A l’identité d’emprunt s’associent la recherche et l’acquisition d’un statut identitaire multidimensionnel et multidirectionnel dont la personne va se servir pour survivre dans cet univers particulier.

Ces divers résultats valident l’hypothèse de départ selon laquelle le parcours carcéral entendu ici comme « expérience carcérale » infléchit le parcours de vie de la personne, provoque une remise en question de l’identité « pré-prison » et suppose l’appropriation de nouvelles identités « d’emprunt ». Partageant l’idée de Fany Salane (2012) selon laquelle ces changements de vie radicaux, souvent d’une extrême violence s’opèrent dans un milieu hostile à toute compréhension, s’inscrivent comme de véritables évènements biographiques chez les personnes et mettent à l’épreuve les revendications identitaires pour soi et pour autrui invoquant des réajustements indispensables. L’ancienne identité, en prison, est mise de côté (identité suspendue) le temps de la détention, au profit de l’adoption de « figures carcérales » et de l’appropriation d’une ou plusieurs identités « d’emprunt ».

Cependant, réduire la démarche de biographisation à un simple outillage au profit de la compréhension des relations et des rapports sociaux serait trop restrictif, j’y ai associé l’idée de pouvoir réaliser des patrons biographiques susceptibles de rendre compte de la manière dont les processus de désistement se déroulent, la façon dont chacun fait évoluer sa réflexion pour s’approprier une nouvelle représentation de soi.

En construisant du « général à partir du particulier », quatre patrons biographiques donnent à voir les logiques d’action qui dynamisent le parcours, font émerger les facteurs d’ordre émotif, relationnel et social et les critères communs convergeant pouvant ainsi éclairer les recherches en cours dans le domaine de la criminologie sur la façon dont la personne délinquante, en situation d’enfermement cherche et arrive à se désengager de ses activités. Ainsi ces travaux valident le constat qu’une telle démarche ne vient pas d’une décision isolée et individuelle mais le plus souvent est le résultat de processus et mécanismes sociaux très complexes émergeant dans l’interaction d’un ensemble d’éléments et d’expériences marqué par la temporalité. En complément, une analyse biographique individuelle reprenant tous les éléments d’informations obtenus à travers les trois analyses réalisées dans notre recherche : 1ère analyse : Processus d’entrée dans la délinquance - 2ème analyse : Expérience carcérale et dynamique des processus d’adaptation - 3ème analyse : Approche du parcours par les bifurcations biographiques - est présentée.

L’exploitation des résultats des analyses et le croisement des éléments d’informations issus de nos travaux montrent que, pour comprendre les mécanismes à l’œuvre dans le processus de désistement et les indicateurs précurseurs de la récidive cela suppose de s’intéresser aux personnes incarcérées du point de vue de leur histoire personnelle, familiale, professionnelle et sociale. Il semble indispensable de s’intéresser à l’histoire de la personne en prenant en compte les difficultés de socialisation qu’elle a rencontrées dans son environnement culturel, professionnel et socioéconomique, de connaître le territoire géographique où elle vit, et de s’inquiéter des rapports entretenus avec les institutions en général. Prendre en compte la personne selon ces trois dimensions est essentiel à la compréhension de son histoire. Ainsi la recherche biographique permet d’obtenir les données qualitatives que la recherche en criminologie a nécessairement besoin pour son avancée dans la compréhension de l’abandon de la délinquance. En effet, à ce jour, et malgré la bonne volonté du législateur, seules de grossières évaluations sur les taux de la récidive, et peu d’informations exploitables sur sa phénoménologie existent ; le domaine de la criminologie s’étant longtemps inquiété de la problématique de la délinquance en cherchant à comprendre les processus d’entrée et les divers facteurs conduisant les personnes à s’installer dans leurs activités délictuelles au détriment de la recherche des processus d’abandon.

Pour conclure, les résultats de cette recherche nous amènent à considérer, dans le champ des sciences sociales et du point de vue de la criminologie, la problématique de la récidive et à élargir le débat sur la façon dont la société et les politiques en place envisagent d’y faire face. Comme l’a dit Caroline Abadie, députée de l’Isère et membre de la commission des lois et de l’observatoire, « Sortir de la délinquance c’est comme arrêter de fumer, on essaie beaucoup mais on y arrive pas ». Il n’y a pas de baguette magique ni de recette en guise de solution, il s’agit plus d’une œuvre collective et multidisciplinaire à mettre en place. Je propose en conclusion de porter un regard sur les pratiques diverses et autres exemples en cours chez nos voisins dont nous aurions beaucoup à apprendre qui ont fait leurs preuves et dont nous pourrions nous inspirer.

Deux précisions non négligeables sont indiquées concernant l’ensemble de ces travaux et les différentes réflexions apportées. La première concerne la réserve qui s’impose du seul fait du nombre restreint de personnes concernées par notre enquête. En effet dix entretiens biographiques ne peuvent prétendre à une généralisation définitive des faits observés. Et la seconde rappelle que les pistes de réflexion proposées n’entrent pas dans le cadre d’une dénonciation des politiques publiques et pénales mais plus d’une réflexion que le statut de chercheur (non affilié au Ministère de la Justice ou à l’administration pénitentiaire) en sciences de l’éducation au regard de notre déontologie nous permet d’entreprendre librement.

Par ailleurs, les difficultés rencontrées relèvent majoritairement du contexte spécifique dans lequel se situe la recherche à savoir l’environnement carcéral ; une institution peu enclin à l’ouverture qui se montre  encore très méfiante dès lors qu’un chercheur souhaite y entrer ; et concernant l’entourage proche, un monde méconnu suscitant des réactions souvent antagonistes et paradoxales. Les autres difficultés sont celles que rencontre tout chercheur en sciences humaines et sociales, ethnographe, sociologue ou s’inscrivant dans le champ de la recherche biographique qui étudie et s’immerge dans un milieu dit « sensible » où la souffrance morale, physique, psychologique et sociale, s’inscrivent au quotidien. Les aléas, complications, obstacles rencontrés ont renvoyé le chercheur que je suis à m’interroger sur mon sens moral et ma crédibilité, à questionner ma responsabilité, et enfin à évaluer ma capacité à voir la souffrance sans pouvoir la réduire, sans prendre la défense et sans prendre parti pour les plus faibles ou pour l’institution qui les enferme.

le champ d'activité scientifique concerne la démarche de biographisation, les récits et histoires de vie

« Quand les graffitis font le mur… Analyse socio-sémiotique dans les murs d’une ancienne abbaye reconvertie en maison centrale, Clairvaux » (2016),

in Représentations, traces, images. Des peintures du néolithique aux écritures de soi contemporaines, Paris, L’Harmattan, 2016, (coll. Le sujet dans la cité).


« Justice et pardon. Une cohabitation possible derrière les barreaux ? » (2016),

in Revue internationale de recherche biographique Accueillir, être accueilli. Altérité et éducation, 2016, n° 7, p. 215- 226.

 

Récits de vie en milieu carcéral Des vies cabossées, des identités blessées
Verneris Marie Hélène, Préface De Hans Claus ; Collection Histoire de Vie et Formation  L'Harmattan